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« Vivre l’épidémie en étant expatrié, c’est prendre de plein fouet la distance »

toutfilmMarch 22, 2020

A Paris, le 20 mars.
A Paris, le 20 mars. JOEL SAGET / AFP

« J’ai tant de mal à imaginer la France que je vois dans les médias : le confinement, la maladie, les pénuries, les rues de Paris désertes, les mots “nous sommes en guerre” qui sortent dans cet ordre de la bouche de notre président. Ça ne colle plus avec le poster presque parfait accroché dans ma mémoire », raconte Paul Huet, 36 ans, installé à Sydney (Australie) depuis sept ans.

Oui, bien sûr, dans son pays d’accueil aussi les effets de l’épidémie due au coronavirus se font sentir : « Une ou deux étagères sont vides dans les supermarchés et on rigole bien devant les vidéos d’Australiens qui se battent pour du papier toilette. » Et puis le vertige arrive en pensant à ses proches restés dans l’Hexagone :

« Que se passerait-il si mes parents tombaient malades ? Pourrais-je revenir les voir ? Peut-être, oui, mais pourrais-je ensuite revenir à Sydney ? Beaucoup moins sûr, la frontière est fermée, vraiment fermée. »

D’Abidjan (Côte d’Ivoire) à Berlin (Allemagne) ou encore Pondichéry (Inde), les mêmes mots reviennent inlassablement : « Vivre en étant expatrié l’épidémie de Covid-19, c’est prendre de plein fouet la distance », résume Antoine Julé, trentenaire installé à Montréal (Québec). « Pour la première fois en dix ans d’expatriation, je me sens loin et seule », abonde Manon Adam, juriste de 29 ans, contrainte de vivre cette crise sanitaire inédite depuis Berlin.

Chaque jour, de nouvelles mesures sont prises à travers le monde pour tenter d’enrayer la propagation du SARS-CoV-2, qui a déjà contaminé plus de 250 000 personnes et en a tué quelque 11 000 depuis son apparition mi-décembre dans le centre de la Chine. Une pandémie dont le Vieux Continent est désormais l’épicentre.

« Il m’est arrivé de me demander quel serait l’impact d’une situation de crise en Europe, surtout concernant la possibilité d’être près des miens si besoin », confie Mathieu Philippault, 36 ans, consultant en développement d’entreprises établi à Londres depuis 2005. Les restrictions de sorties en vigueur dans l’Hexagone l’empêcheraient sans doute d’être auprès de sa famille, mais la seule idée de ne pouvoir s’y rendre lui est « inconfortable ».

« J’ai eu la vanité de croire que ça ne nous arriverait pas, à nous, la France, et pas à nous, la Suisse », explique, de son côté, Léa Selini. « J’aurais aimé passer cette période plus proche de ma famille, à Paris », raconte cette journaliste française installée dans la Confédération helvétique. « Le confinement et l’impossibilité de traverser la frontière rendent cette séparation plus douloureuse. Il me semble que ces 600 kilomètres sont multipliés par 100. »

Appliquer à l’étranger les consignes françaises

« J’ai l’impression de vivre une autre réalité », souligne Pierre-Marie Bernard, 49 ans, qui réside à Tokyo, au Japon. Depuis l’accélération de la pandémie, ses journées se scindent en deux : à son quotidien « quasi normal » de résident de l’archipel s’ajoute un pendant virtuel sur les réseaux sociaux et sites d’actualités, pour suivre l’évolution de la situation en France. Le corps dans son pays d’accueil, l’esprit dans sa contrée d’origine : tel est, en substance, l’état d’esprit des nombreux expatriés qui ont participé à l’appel à témoignages lancé sur notre site.

D’autant que la riposte à la pandémie ne prend pas la même forme d’un Etat à l’autre. A Cabo Frio, dans l’Etat de Rio de Janeiro, au Brésil, Luc Berger et son épouse ont choisi d’appliquer les consignes françaises. « Ici, les mesures sont disparates d’une ville à l’autre, d’un Etat à l’autre », fait valoir le retraité. A quelques centaines de kilomètres plus au nord, à Recife, dans l’Etat brésilien du Pernambouc, Yves Jean, 69 ans, a lui aussi préféré se mettre au diapason des dispositifs déjà à l’œuvre sur le Vieux Continent : « Nous anticipons les mesures prises en Europe en évitant de trop circuler et en limitant les contacts. »

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« C’est difficile pour nous de savoir quoi faire », insiste Camille Raoul, étudiante en psychologie à Manchester, dans le nord de l’Angleterre. Alors que ses proches outre-Manche lui décrivent la vie en confinement, les autorités britanniques, elles, n’ont pas encore officiellement acté de dispositif similaire. « Les rues sont vides, les supermarchés aussi… Il n’y a plus rien dans les rayons, les gens s’isolent et attendent des nouvelles du gouvernement », développe la jeune femme de 29 ans, qui s’exprimait avant l’annonce, vendredi soir, par le gouvernement britannique de la fermeture des pubs, restaurants, cinémas, salles de gym et théâtres. Un entre-deux étrange vécu également par les expatriés en Allemagne, où les autorités avancent à reculons vers le confinement.

Même flou dans certaines régions des Etats-Unis, comme en Floride. Nicolas Queniat, 48 ans, est installé à Jacksonville avec sa compagne et les enfants de cette dernière. Or, si les écoles sont fermées jusqu’au 15 avril, les célébrations du Spring Break − les congés de printemps des étudiants américains − sont allées bon train avec leur lot de promiscuité dans cet Etat ensoleillé du sud-est du pays. Lui s’est d’ores et déjà imposé de rester à son domicile.

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« Nous voyons la France en état de guerre et nous assistons à la dégradation sanitaire en Australie. C’est insupportable de savoir que l’on pourrait agir en prenant des mesures de confinement », peste également François Sellin, 40 ans, établi à Brisbane, sur la côte Est de l’Australie. L’allocution du président de la République, Emmanuel Macron, le 16 mars, a eu l’effet d’un déclic pour Stéphanie Legros. « Mes amis et collègues me disent que c’est mieux d’être ici qu’en France actuellement, mais j’ai le sentiment de vivre avec une bombe à retardement, explique la quadragénaire installée à Tweed Heads, en Nouvelle-Galles du Sud, au sud de Brisbane. J’ai l’impression d’attendre que quelque chose se passe. »

Le rapatriement sanitaire, « un vrai dilemme »

Cette attente relève pour certains du supplice face à des systèmes de santé parfois exsangues ou non accessibles à tous. C’est le cas de Léa Carraroch, enseignante de 31 ans, qui vit avec son fils, Emiliano, 2 ans, au Mexique, à Playa del Carmen. « Je n’ai pas d’assurance médicale privée », souligne cette mère célibataire, inquiète pour son garçonnet si elle venait à tomber malade. Même crainte aux Etats-Unis, où les assurances santé sont chères et les modalités d’accès aux soins parfois nébuleuses.

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A Madagascar, cet internaute − qui ne souhaite pas donner son nom − rappelle que les infrastructures sanitaires sont délabrées, la corruption rampante et de larges pans de la population vivent dans la misère. « Nous avons le sentiment que la situation va bientôt devenir catastrophique », confie-t-il, conscient de sa condition privilégiée d’expatrié. A Kaboul, en Afghanistan, la présidente de l’Université américaine, Victoria Fontan, alerte aussi sur le poids qui risque de peser sur le système de santé local, « totalement défaillant et non préparé ». « Nous n’avons même pas de respirateur sur place », déplore-t-elle.

Dès lors, que faire ? Partir ou rester ? « La question du rapatriement sanitaire est un vrai dilemme », reconnaît Clément Boutin, 38 ans, enseignant dans un lycée français d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, où les capacités d’accueil dans les services réanimation sont très limitées. Mais son épouse et les trois enfants de cette dernière ne sont pas des ressortissants français : « On a peur que le consulat refuse d’évacuer la totalité de la famille. » Patrick Gufflet, directeur de théâtre retraité et également installé dans la capitale ivoirienne, a, lui, fait son choix. Après « une demi-journée d’hésitation », face à l’immense tristesse éprouvée à l’idée de quitter son « foyer », il a décidé de rester et d’observer scrupuleusement les consignes de prévention sanitaires.

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Craignant de favoriser la propagation du virus en revenant dans l’Hexagone, Zoe Nguyen a préféré rester à Valence, en Espagne. Aujourd’hui, cette étudiante en kinésithérapie estime avoir fait le « bon choix ». « Lorsque le confinement a été prononcé, les Espagnols l’ont immédiatement respecté, ce qui n’a pas été forcément le cas en France », insiste-t-elle. « Je ne voudrais rentrer pour rien au monde », abonde Fabien Coletti, enseignant de 38 ans qui vit à Ferrare, en Emilie-Romagne, l’une des régions italiennes les plus durement touchées par l’épidémie due au coronavirus : « J’ai l’impression que notre situation ici va s’améliorer, alors que celle de la France risque d’empirer… » Une menace sanitaire bien présente dont les expatriés prennent pleinement la mesure.

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