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RIP Stuart Gordon : retrouvez notre folle interview du réalisateur de Re-Animator !

toutfilmMarch 26, 2020

Il y a 15 ans, Ecran Large et son rédacteur en chef d’alors, Laurent Pécha, avaient eu la chance d’interviewer Stuart Gordon. Alors que le réalisateur vient de nous quitter à l’âge de 72 ans, le 25 mars 2020, nous remettons en avant cet entretien passionnant et surréaliste.

En septembre 2005, au festival américain de Deauville, Stuart Gordon est venu présenter son dernier film, Edmond, descente aux enfers d’un quasi sexagénaire interprété brillamment par William H. Macy et adapté d’une pièce de David Mamet. L’occasion était trop belle pour discuter avec l’homme qui offrit il y a plus de vingt ans aux fans de films d’horreur, l’un des plus beaux fleurons du genre avec Re-Animator. Longtemps espérée, la sortie française d’Edmond semble désormais du domaine de l’utopie, le film venant de sortir en DVD zone 1 (voir le test de l’édition en cliquant ici) et en attendant sa probable sortie zone 2 dans quelques mois (?), il était temps de laisser la parole au cinéaste. Et il en a des choses à dire le père Stuart, loin du politiquement correct.

 

photo“Quelle belle surprise !”

 

Pouvez-vous imaginer votre vie sans Lovecraft ?

Ce serait bien moins amusant et effrayant. Je ne sais vraiment pas ce que je pourrais faire comme films. En fait, la vie sans Lovecraft ne ressemblerait presque pas à une vie pour moi. (Rires)

C’est avec Re-Animator que vous avez explosé et êtes devenu un réalisateur culte. Quel est votre souvenir le plus délirant, le plus cocasse du tournage ?

Il y en a eu des moments bien bizarres. Je vais vous raconter l’une de mes anecdotes préférées. Nous étions en train de tourner le film et nous pensions, naïvement, que nous allions pouvoir obtenir un classement R (interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés). Par contre, nous étions inquiets à propos de tous ces corps nus à la morgue et le fait que l’on pouvait voir leur pénis. Nous avions prévus une sorte de cache pour éventuellement couvrir les sexes trop apparents mais jusqu’au dernier jour du tournage, nous n’en avions pas encore utilisé un seul. Et là, il y avait un des figurants qui était comme on dit « monté comme un cheval ».

Brian Yuzna, le producteur, vient me voir et me dit que c’est impossible que l’on ne voit pas le sexe de cet acteur. J’appelle ma chef costumière pour lui dire de m’apporter un de ces fameux caches et elle me dit que comme on ne les avait pas utilisé jusque là, elle les avait tous jeté. On ne savait pas quoi faire et quelqu’un de l’équipe nous a alors suggéré de peindre le pénis en noir, ce que l’on a fait. Et désormais, on me pose souvent la question suivante : « est-ce vrai que lorsqu’on meurt, votre pénis devient noir ? ». (Rires)

Avez-vous une explication sur le fait que Barbara Crampton (Ndlr. : l’héroïne de Re-Animator) n’ait pas une carrière au cinéma plus prolifique ?

Elle est devenue une star des soap opera. Elle tournait tellement et se faisait tellement d’argent qu’elle n’a pas ressenti le besoin ni l’envie de faire des films. J’aimerais vraiment retravailler avec elle, c’est une des mes actrices préférées. Mais par exemple, dans Edmond, il n’y avait pas de rôle pour elle.

Wes Craven a déclaré un jour que la MPAA était l’horreur de sa vie (Ndlr. : la MPAA a comme charge entre autre la classification des films par tranche d’âge). Qu’en pensez-vous ?

Je suis en total désaccord avec lui. La MPAA a été sympa avec moi ces derniers temps. Sur Edmond, je n’ai pas eu besoin de changer quoique ce soit. Et ce fut déjà pareil sur King of the ants et Dagon. Je pense que le problème au niveau de la censure ne vient pas de la MPAA mais des studios. Ce sont eux qui vous demandent de faire un film R parce qu’économiquement parlant, un film classé NC-17 (Ndlr. : même accompagné, un jeune de moins de 17 ans ne peut entrer dans la salle) ne peut pas être rentable. La MPAA se contente juste de dire pour quelle tranche d’âge le film est destiné, elle n’est responsable en rien des coupes éventuelles à effectuer.

 

photoUne interview gourmande

 

C’est finalement moins contraignant que le système français. Chez nous, si un film est interdit aux moins de 16 ans, les parents ne peuvent pas emmener leurs enfants le voir même s’ils le veulent. Le système français se substitue à la responsabilité des parents en leur dictant leurs choix.

Effectivement. Moi, je vais plus loin, j’estime qu’un enfant devrait avoir la possibilité de voir ce qu’il veut. J’ai trois enfants et ils se censurent eux-mêmes. Ils savent ce qu’ils sont capables de voir ou pas. Ma cadette qui a 17 ans, n’a jamais vu par exemple de films d’horreur. Elle sait qu’elle ne les aime pas, qu’ils vont la perturber et donc elle décide de ne jamais aller les voir. Et elle le sait depuis qu’elle a 3 ans. Elle l’a su immédiatement. Des enfants de 5 ans peuvent voir de films d’horreur sans être perturbés. Brian Yuzna emmenait ses enfants voir les rushes de Re-animator, cela me surprenait mais rien ne semblait les déranger et ils sont devenus des gens normaux, aucun ne s’est transformé en serial-killer. Je sais que ma position est relativement extrême et que beaucoup de gens ne sont pas d’accord avec moi.

 

Justement, votre côté extrême, on le retrouve dans Edmond. A quel point êtes-vous proche du personnage interprété par William H Macy ?

Je me sens effectivement proche de lui. Alors oui, j’espère que je ne tuerai jamais quelqu’un mais c’est vrai que parfois, l’idée de le faire m’a traversé l’esprit. Et si j’avais eu un couteau ou un flingue dans ma main, je l’aurai peut être fait. Il y a des situations dans la vie où l’on peut être proche de cet état là.

Et par rapport aux propos racistes et homophobes tenus par Edmond ?

(Hésitations) Je pense que tout le monde a ce genre de pensées si on est honnête avec soi. Si quelqu’un arrivait ici et vous volait, ne seriez-vous pas énervé et contrarié ? C’est ce que j’aime dans le script d’Edmond, il dit des choses vraies que les gens n’ont pas forcement envie d’admettre publiquement. Je pense que nous sommes tous des racistes. Si certains vous disent qu’ils ne le sont pas, ils se moquent d’eux-mêmes.

On comprend mieux alors la réunion de David Mamet et Stuart Gordon car au départ l’association des deux noms a de quoi surprendre.

J’ai découvert la pièce de théâtre, je l’ai adoré et effectivement elle a été mal reçue, le public hurlait sur les acteurs et leur demandait de « fermer leur gueule » en quittant la salle. N’importe quel matériel (pièce, film, oeuvre d’art) qui est capable de déranger comme ça un public, trouve grâce à mes yeux. Je trouve cela extraordinaire.

Comment avez-vous fait pour réunir un tel casting : William H. Macy, Joe Mantegna, Julia Stiles, Bai Ling, Denise Richards, Mena Suvari.

Grâce à David Mamet. Il leur donne à tous des scènes formidables à jouer. En fait, ils sont tous venus à nous lorsqu’ils ont su que l’on montait le film. Ils voulaient être dans le film, c’était assez impressionnant. Je me suis retrouvé dans une position inédite où je pouvais choisir ceux que je voulais prendre. Malgré leur statut de star, ils se fichaient de n’avoir qu’une seule scène. C’était même plus facile pour eux puisqu’ils n’avaient qu’une journée de tournage. Et en plus, ils ont accepté de tourner gratuitement. Ils ont même accepté de répéter leur scène avant.

 

photoRe-Animator, son plus grand succès

 

Concernant William H. Macy qui est extraordinaire dans le rôle, était-ce votre premier choix ?

Oui, je le voulais depuis le début. On a eu beaucoup de mal à trouver le financement à cause de la violence et le côté extrême du récit. On m’a alors proposé que si je remplaçais Macy par quelqu’un de plus connu, le film se ferait. J’ai bien sûr refusé devant tant de bêtise. Dans le même genre, un studio m’a proposé de faire le film si je remplaçais le prisonnier noir de la fin par un prisonnier blanc. N’importe quoi !

 

À propos des séquences finales dans la prison, à quel niveau vous êtes vous inspiré de votre passé pour ces scènes ? Cela vous a-t-il renvoyé à l’année 1968 (Ndlr. : Stuart Gordon fut arrêté après avoir monté une pièce de théâtre jugée trop choquante) ?

Heureusement, je ne suis pas allé en prison, j’ai juste passé la nuit au poste dans une cellule. C’est une grosse différence. Ce que l’on se rend compte par contre, c’est à quel point la liberté est précieuse. Et quand vous sortez, vous avez envie de profiter encore plus de la vie. Quand vous êtes en prison, vous n’avez absolument aucune vie.

(À cet instant, la femme de Stuart Gordon, Carolyn Purdy-Gordon, le rejoint et s’assoit à côté de nous)

J’ai justement une question pour vous deux : comme Stuart a pris l’habitude de vous tuer dans ses films, pensez-vous que c’est une sorte d’exorcisme et que cela vous a aidé à consolider un mariage qui dure depuis 38 ans ?

Carolyn : J’aimerais penser que nous avons un beau et long mariage parce que nous nous aimons mais vous avez peut être raison. Donc, je prends du plaisir à mourir, c’est pour la bonne cause !
Stuart : Et en plus, elle meurt à chaque fois de manière magnifique. (Rires)

Mais vous ne la tuez pas dans Edmond.

Stuart : non, je n’ai pas eu l’occasion de le faire. Cela fait d’ailleurs longtemps que je n’ai pas eu la chance de la tuer. Elle est d’ailleurs très en colère contre moi à cause de ça. Et comme c’est elle qui fait la cuisine à la maison, il va falloir que je pense à la tuer très prochainement sinon… La chose qui est amusante, c’est que c’est un vrai privilège de mourir dans un film d’horreur. Tout le monde veut être tué lorsqu’il joue dans de tels films.

 

photoUne scène devenue légendaire

 

Qu’est qui effraie Stuart Gordon ?

La vue du sang. Plus d’une fois Carolyn s’est moqué de moi (Ndlr. : Carolyn rigole confirmant implicitement les dires de son mari) en me voyant quasiment m’évanouir parce que par exemple un de mes enfants s’était blessé et saigné. Il me dit alors : « tu fais des films d’horreur où tu déverses des litres et des litres de sang sur le plateau et tu ne peux pas supporter quelques gouttes de sang de ta propre fille ». En fait, le cinéma me permet d’exorciser mes peurs, c’est une sorte de thérapie. J’ai un anecdote amusante à vous raconter : Lors d’une projection de Reservoir dogs au festival de Sitges, le projecteur a cassé et je suis allé aux toilettes. Je me suis retrouvé avec Wes Craven et pendant que nous pissions, Wes me dit : « Je ne retourne pas dans là dedans » (Rires) Moi je lui réponds : « mais Wes, ce n’est qu’un film ». Et lui de me répondre : « non, c’est la réalité, mec, je n’y retourne pas. » Nous sommes tous comme ça les réalisateurs de films d’horreur. Il suffit que quelqu’un fasse du bon boulot derrière la caméra et nous devenons de vrais bébés.

Lorsqu’on regarde votre filmographie, on se dit que vous devez avoir une personnalité multiple : comment expliquer que l’homme derrière Re-animator est aussi l’auteur du scénario de Chéri, j’ai rétréci les gosses ?

Mais, Chéri, j’ai rétréci les gosses est un film d’horreur. Il y a un scientifique fou, des insectes géants,…mais sans le sang et le gore. Mais un film d’horreur n’a pas besoin forcement de ça. Regardez, The Ring !

Venons-en à Fortress et Christophe Lambert

Ah, Christophe Lambert ! Je l’aime ! C’est un mec intelligent et drôle. Ce fut un plaisir de tourner avec lui. Et il a fait toutes ses cascades dans le film. À ce propos, les seules fois où l’on s’est discuté sur le tournage, c’est lorsque je ne voulais pas lui laisser faire la cascade. À la fin du film, lorsque le camion fonce sur lui et qu’il est censé l’enflammer, Christophe voulait vraiment faire la cascade lui-même. On a donc trouvé un compromis. La première prise serait faite par le cascadeur et lui ferait la seconde. Le cascadeur se met en place. Le camion lui fonce dessus, le cascadeur utilise le lance flammes, les flammes rebondissent sur le camion et reviennent sur le cascadeur et lui brûlent ses sourcils. Et là je me tourne vers Christophe et je lui dis : « à ton tour Christophe ! » (Rires) Il me répond : « Ok ». Et il l’a fait sans aucune égratignure.

 

photo, Christophe LambertChristophe Lambert, toujours dans les bon coups

 

Un mot sur Brian Yuzna ?

Je dis toujours qu’avec Brian, on arrive à tirer le « pire » de chacun d’entre nous. Ce qui est génial avec Brian, c’est que la plupart des producteurs vous disent que telle chose n’est pas possible ou telle autre et Brian, lui, au contraire, va vous dire si ce n’est pas possible de réussir à faire quelque chose de plus perturbant, de plus choquant. On a ainsi une sorte de partie de ping pong où le niveau d’horreur n’a de cesse de s’élever à chacune des idées lancées.

C’est étrange que vous n’ayez pas du tout participé de près ou de loin à Society. On a souvent l’impression du contraire.

C’est vrai. Souvent les gens nous confondent. Parfois, j’ai l’impression que nous sommes la même personne. J’aimerai bien que les gens me prennent pour Brian car il est bien plus mince que moi.

 

photo, Mena SuvariStuck, dernier long-métrage de Stuart Gordon

 

À propos de l’anthologie Masters of horror, j’aimerai que vous me donniez selon vous le meilleur film et le plus mauvais film de chacun de vos autres collègues, les autres maîtres de l’horreur.

George Romero
Le meilleur, La Nuit des morts-vivants. Pour le plus mauvais, je n’en vois aucun (Ndlr. : Stuart avouant ne pas avoir vu Bruiser).

Dario Argento
Le meilleur, Le Syndrome de Stendhal. Je n’ai même pas pu voir la fin du film tellement j’avais peur. Le plus mauvais, Le Fantôme de l’Opéra.

John Carpenter
Le meilleur, Halloween. Et pareil que George, je ne vois aucun mauvais film pour John.

Larry Cohen
Le meilleur, Le Monstre est vivant ou Q, the winged serpent. Je préfère même ce dernier. Et pareil, aucun mauvais film selon moi.

Don Coscarelli
Le meilleur, Bubba Ho-tep mais j’aime tous ses films.

Joe Dante
Hurlements est mon film préféré de Joe. Tous ses films sont amusants.

Mick Garris
J’aime bien La nuit déchirée. Par contre, sa version TV de Shining… (rire)

Tobe Hooper
Massacre à la tronçonneuse est la réponse évidente.

John Landis
Le loup-garou de Londres. Pour le pire, c’est celui où je joue dedans, Susan a un plan.

 

Quel est votre top 5 des films d’horreur les plus effrayants que vous ayez vu ?

Psychose serait le premier. Puis Le Syndrome de Stendhal. Puis Audition de Takashi Miike. J’adore Les Innocents de Jack Clayton. Et enfin, Rosemary’s baby.

 

 Propos recueillis par Laurent Pécha.

 

 

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